Se convaincre qu’on tourne la page

Un homme qui a l’intention de partir en croisade contre les syndicats. Une femme qui alerte les médias avant de prendre le métro. N’est-ce pas déprimant qu’après Occupy et le mouvement étudiant, nos alternatives à Charest soient Legault et Marois, deux multi-millionnaires déconnectés de la réalité?

Tous les Québécois ou presque sont d’accord pour dire que le gouvernement Charest est depuis longtemps dans sa sénescence. Ils disent en avoir eu assez. Ils parlent d’«espoir» et de «changement». Mais pourquoi parlent-ils comme si simplement se débarrasser du PLQ était suffisant? Pourquoi sont-ils un nombre effrayant à voir en la CAQ le parti qui «incarne le plus le changement»? Pourquoi parlent-ils d’un éventuel gouvernement péquiste comme d’autres parleraient d’une grande libération? Pourquoi semblent-ils croire que la destruction néolibérale cesserait soudainement avec l’élection du PQ?

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On n’invite pas aux débats du réseau le plus écouté les chefs de partis qui ont l’appui d’un pourcentage non négligeable de la population. On qualifie leurs partis de «marginaux» comme si ceux qui choisissaient de les mettre au rancart n’étaient pas les plus grands responsables de cette marginalisation. Pour justifier leur exclusion, on sort des excuses complexes qui servent à éviter d’avoir à expliquer qu’on doit à tout prix prévenir la propagation d’une vision alternative de la société. Et, justement, chez les nouveaux partis, est-ce une coïncidence si ON et QS sombrent toujours dans l’obscurité, alors que la CAQ fut accepté instantanément comme parti «majeur»?

On choisit de présenter d’inoffensifs «débats» face-à-face dans lesquels s’opposent les principaux défenseurs du statu quo. De tristes spectacles dans lesquels des mercenaires approuvés par l’élite échangent violemment sur des questions mineures pour cacher le fait qu’ils poursuivent essentiellement les mêmes politiques pro-entreprise, pro-1%.

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«C’est d’même qu’ça marche, on peut rien faire» va le discours préconisé par les apologistes de la passivité collective. Nous pouvons facilement imaginer des changements et des avancées scientifiques et technologiques—nous nous y attendons même. Nous avons besoin d’un téléphone et d’un laptop qui répondent aux exigences/caprices du moment. Mais nous sommes incapables d’imaginer le moindre changement à nos institutions, aux structures de pouvoir, au système. C’est l’excès capitaliste ou les goulags. Votre choix, disent-ils.

Des supposés «progressistes» se rangent massivement derrière le PQ. Le seul parti supposément capable (lire qui a les moyens financiers) de remplacer le gouvernement Charest. Il n’est peut-être pas surprenant, à l’époque des basses attentes, que ce genre de «tactique» soit si attrayante aux yeux de plusieurs. Ce parti nous propose des projets de société comme la nécessité du «vote stratégique» et l’impossibilité du mode de scrutin proportionnel. On sollicite notre opinion politique une fois aux quatre ans. Et on accorde tant d’importance à cette rare chance de faire valoir son opinion qu’on se laisse contracter par la fièvre du «vote stratégique».

Ces «progressistes» parlent d’un gouvernement péquiste comme une «première étape». Pour ces visionnaires, ce serait la première étape dans un grand schème qui viserait en premier lieu à se débarrasser du PLQ en se rangeant massivement derrière le PQ. Ensuite, une fois le PLQ décimé, on chercherait une vraie alternative progressiste au PQ. Ici, l’aveuglement volontaire atteint son paroxysme.

On se ferme les yeux et on fait semblant que le PQ est la seule option possible. Il faut toujours remettre à plus tard. Ce n’est jamais le «bon» moment. La prochaine fois, disent-ils. Sauf que quand cette prochaine fois arrivera, on aura trouvé de nouvelles raisons pour justifier la remise à plus tard. L’intérêt public peut attendre. Le présentisme mène à la procastination collective.

Le changement radical, cependant, est possible et il faut commencer à le créer dans le présent—pas plus tard. L’idée que le changement vient tout seul a été désastreusement appropriée par la droite. Comme si le peu d’acquis de la gauche avaient été obtenus en restant assis, passifs, sans longue bataille, sans mobilisation massive, sans travail acharné. Comme si les puissants avaient par eux-mêmes cédé certains de leurs privilèges au nom du bien commun sans la pression d’une résistance qui ne leur en donnait pas le choix. Mais «on ne peut rien faire, c’est de même que ça marche», se fait-on répéter. Pour paraphraser l’anthropologue David Graeber, la mort du rêve ne peut que mener au cauchemar.

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Le mouvement étudiant a été un dur coup aux couilles de nos dirigeants. Mais le vrai but était de les castrer. Il ne faut pas perdre de vue la raison pour laquelle on s’est battu depuis des mois. A-t-on vraiment fait tout ça pour seulement annuler la hausse? Une victoire du PQ ne voudra rien dire. Une victoire du PQ ne sera pas une victoire pour le mouvement, ni une victoire pour le peuple. Une victoire du PQ sera une victoire pour le PQ. Le PQ propose de revenir en arrière, de revenir à comment c’était. Il existe pourtant des partis qui proposent une amélioration. Il existe des partis qui prônent la gratuité scolaire sans «peut-être» ni «on verra».

Les participants et sympathisants de la grève étudiante étaient-ils si radicaux que le laissaient croire les grands médias? Pourquoi donc ont-ils pour la plupart arrêté la grève et les manifestations pendant la campagne électorale, alors que celle-ci représente une occasion importante—sinon la plus importante—de faire valoir ses idées?

Ils étaient si radicaux qu’un pourcentage énorme des participants croyait absolument nécessaire d’arrêter la grève et les manifestations pour ne pas donner de «munitions» au gouvernement libéral. Si radicaux qu’au lieu de façonner leur mouvement à l’image de la société dans laquelle ils aimeraient vivre, ils se conforment aux attentes du système existant, à celles de la classe politique, des médias, des mononc’ et des matantes assis devant TVA à la maison. S’il y a quelque chose de radical ici, c’est l’individualisme auquel ils sont retournés, qui les a poussé à vouloir jeter à l’eau six mois de grève pour ne pas perdre leur session.

Malgré cela, on peut dire que le mouvement étudiant aura eu un certain effet. Il est trop tôt pour prédire à quoi il aura servi, mais il aura au moins servi à quelque chose. Sinon pourquoi les grands médias auraient-ils mis tant d’effort à tenter de le discréditer, le marginaliser, le stigmatiser?

Peu importe le nombre de participants aux manifestations nocturnes, les médias et ceux qui se laissent influencer par ceux-ci n’y voyaient que des vitres fracassées. Des dizaines de milliers de gens dans la rue, tard, un soir de semaine. «Y’ont brisé une vitre de banque, les crisse de voyous. Aucune pitié pour eux. Mettez-les en dedans.» La grève étudiante elle-même n’a pas gagné la sympathie de tout le monde. On s’obstinait à tenter de prouver qu’il s’agissait non pas d’une grève, mais d’un simple boycott. «Des enfants gâtés. Y veulent nous faire payer pou’ leu’ études. Y boivent d’la bière pis y se promènent a’c des iPhones. Y comprennent pas qu’c’est plus cher en Ontario, ‘stie!»

Roland Barthes disait que le scandale de la grève venait d’un illogisme. «La grève est scandaleuse parce qu’elle gêne précisément ceux qu’elle ne concerne pas», disait-il. Être pris dans le traffic, voir sa petite routine dérangée pour que des enfants gâtés puissent se battre pour le bien commun, c’est totalement inacceptable. En effet, à voir les succès de la campagne «violence»/«intimidation» et de son accompagnatrice, la campagne «enfants gâtés»/«c’est pire ailleurs», il faudrait peut-être se poser des questions quant à la nécessité d’enseigner la pensée critique dans les écoles.

Mais que fait-on maintenant? C’est-à-dire, que fait-on en attendant la réalisation du «grand schème» qu’envisagent les militants et sympathisants du PQ?

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Demain, nous devons rejeter massivement les trois «grands» partis, ces usines à carriéristes dépourvus d’imagination politique, ces centres de formation pour opportunistes aux convictions malléables. Le PLQ, le PQ et la CAQ veulent nous faire croire qu’il n’existe pas d’alternative. Le changement radical est impossible. Une réforme mineure ici et là, peut-être, on verra.

Demain, environ 90% des Québécois donneront leur vote à un des «grands» partis. On nous apprenait l’autre jour que le SPVM avait dépensé 15 millions jusqu’à ce jour-là pour sa répression du mouvement étudiant. Mais, vraiment, qui a besoin de répression directe quand il est possible de convaincre le poulet de se rendre lui-même à l’abattoir?

On qualifie péjorativement d’utopistes ceux qui veulent changer le système. Les vrais utopistes, cependant, sont ceux qui pensent que tout est beau, qui croient—soit par naïveté, soit par aveuglement volontaire—que la majorité des Québécois fera demain un choix éclairé. Ces utopistes croient que tout le monde s’informe aussi bien qu’eux. Ces utopistes, munis d’un optimisme naïf et inébranlable, n’accordent aucune légitimité à l’hypothèse qu’un nombre terrifiant de Québécois fera demain un choix basé sur rien de plus que de vagues impressions des chefs des «grands» partis.

Si les sondages ont raison, les Québécois auront droit à un gouvernement péquiste. Nous verrons de nouveaux visages et nous retournerons à notre profond sommeil. Après le mouvement de 1968, les Français ont élu une bande de conservateurs. Après la mobilisation massive du printemps 2012, les Québécois éliront des partisans du statu quo. Comme disait Hegel, l’histoire se répète. Et comme précisait Marx, après la tragédie, la farce.

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One Response to Se convaincre qu’on tourne la page

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